Pour une laïcité moderne

C’était il y a trente ans, le 24 juin 1984. Le génie de la Bastille, qui est pourtant un habitué des « manifs », n’en croyait pas ses yeux. Douze heures de suite, deux cortèges simultanés n’allaient pas suffire à écouler le flot des manifestants : des milliers de personnes ne devaient pas dépasser leur gare d’arrivée.
 
Un projet de loi venait d’être voté en première lecture. Il s’agissait de la création du grand service public unifié et laïque de l’éducation, en application de la proposition 101 du candidat François Mitterrand, qui ne faisait que distraire des vraies questions éducatives les forces vives de l’éducation nationale. Après trois ans de discussions et des mois de manifestations régionales hors du commun, la liberté scolaire mettait une bonne partie de la France dans les rues de Paris un dimanche de la Saint Jean. La CFTC était la seule confédération ouvrière présente, comme elle avait été de toutes les initiatives depuis 1981.
 
Combien étaient-ils, ces hommes et ces femmes du 24 juin 1984 ? Un million deux cent milles ? Un million huit cent mille ? Qu’importe : l’évènement était et reste unique. Ce fut une inimaginable fête populaire, immense et sans la moindre fausse note. La musique, les chants, la sérénité, témoignaient de la vitalité et de la détermination des communautés éducatives de milliers d’écoles. La liberté scolaire était victorieuse.
 
Une telle démonstration pacifique entraînait le retrait du projet de loi, et même, sans l’avoir cherchée, la démission du gouvernement de Pierre Mauroy.
 
Trente ans plus tard, l’enseignement catholique participe toujours au service national et républicain de l’éducation, avec la capacité d’expérimentation et d’innovation que lui donne sa liberté éducative.
 
Etaient alors en conflit deux conceptions de la laïcité. L’une, étroite, ne concevait l’éducation qu’au sein d’un système éducatif mis à l’abri de la dimension religieuse de l’aventure humaine, personnelle et collective ; l’autre, plus ouverte, concevait la laïcité comme un art de vivre ensemble en prenant en compte cette dimension spirituelle dans un respect mutuel. Notre pays n’est pas encore sorti de cette confrontation, même si les terrains d’action ont changé.
 
J’observe qu’une conception fermée de la laïcité handicape la force éducative de l’idéal laïque de notre République. La confusion des débats à chaque affaire de signes religieux ostensibles illustre ce malaise.
 
Les polémiques autour de la réforme du mariage au bénéfice des couples de même sexe sont encore une illustration de cette difficulté. Ceux qui parmi les opposants ont tenté de faire valoir avec mesure une vision de l’existence éclairée par leur foi ont été aussitôt suspectés de pensées discriminatoires alors même qu’ils avançaient des arguments accessibles à la raison.
 
Il est grand temps de faire toute sa place à une conception moderne de la laïcité, qui aide à comprendre notre monde et permette d’exprimer toute la force d’humanité de la devise républicaine ; autrement dit une laïcité intelligente de la dimension spirituelle de l’homme.
 
L’école est un lieu essentiel pour cela. A tout le moins faut-il la tenir à l’abri de la nouvelle bataille idéologique sur l’indifférenciation sexuelle. Ne gaspillons pas, une fois de plus, les énergies en faisant le tri dans ce qui constitue la dignité sacrée et intangible de chaque personne si fragile et différente soit-elle, en ouvrant une lutte idéologique et communautariste au préjudice de nos enfants. N’oublions pas l’appel que lançait déjà Jules Ferry à respecter jalousement le rôle éducatif premier des familles et à ne jamais porter atteinte à leurs convictions.
 
La promotion de la théorie du gender n’est pas la bonne idée pour fédérer les énergies dans le système éducatif dans son ensemble. En revanche l’ouverture de l’école au monde par le développement des activités périscolaires vaut la peine d’être tentée, à la condition qu’on laisse les communautés éducatives s’organiser en fonction de leur réalité propre. C’est là encore une question de liberté scolaire, qui ne concerne pas que l’enseignement catholique associé à l’Etat par contrat.
 
Le bon combat laïc est celui de la responsabilité  des acteurs et de la liberté pédagogique, de l’éducation personnalisée par l’agir et pas seulement par le savoir conceptuel, de l’orientation par le choix, de la mise en synergie éducative de l’école, des familles, du monde du travail et de l’ensemble de la société civile.
Alain Deleu
Président honoraire de la CFTC

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